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 Sîmorgh : de l’oiseau légendaire du Shâhnâmeh au guide intérieur de la mystique persane

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MessageSujet: Sîmorgh : de l’oiseau légendaire du Shâhnâmeh au guide intérieur de la mystique persane   Lun 17 Oct 2011 - 13:24

Animal de légende et figure centrale du Shâhnâmeh de Ferdowsi, le Sîmorgh est un oiseau mythique que l’on retrouve à différentes périodes de l’histoire de la Perse, ainsi que dans de nombreux récits mystiques, même si sa forme et sa fonction ont subi certaines transformations au cours des siècles. Des grandes figures mystiques telles que ’Attâr, Avicenne ou Sohrawardî lui ont réservé une place de choix dans leurs récits initiatiques. Il peut également être rapproché de certains oiseaux fabuleux présents dans les cultures asiatiques et bouddhiques, et partage de nombreux traits communs avec le Phénix de la mythologie égyptienne et repris par la tradition chrétienne. Aujourd’hui, il demeure une source d’inspiration pour de nombreux écrivains et artistes, démontrant ainsi le caractère inépuisable de ses significations et son rôle central en tant que support d’une réflexion philosophique concernant la nature même de l’homme.
Naissance d’un oiseau mythique

Les textes anciens retrouvés concernant cet oiseau mystique ne nous renseignent pas sur sa véritable origine, ni sur sa première apparition sous forme littéraire. D’un point de vue étymologique, le nom Sîmorgh serait issu du pahlavi Senmurv et du pazandSîna-Mrû, qui a leur tour viennent de l’avestique m r yô Saênô ou "l’oiseau Saêna", décrit comme étant une sorte de rapace ressemblant à l’aigle ou au faucon. Cette expression viendrait elle-même du sanskrit syenah, désignant une sorte d’aigle ou d’épervier.

Le Sîmorgh recueillant Zâl, miniature de Tabriz, 1370
Cependant, les contes traditionnels persans et notamment le fameux récit de ’Attâr que nous allons évoquer ont souvent joué sur le sens du préfixe "si-" signifiant "trente" en persan, pour alléguer qu’il serait aussi grand que trente oiseaux réunis - "morgh" signifiant "oiseau" -, ou encore que son plumage comporterait trente couleurs. Si l’on suit les légendes iraniennes, le Sîmorgh aurait vécu assez longtemps pour assister trois fois à la destruction du monde. En outre, sa longue existence lui aurait permis d’accéder à la connaissance de toutes les époques et, dans certains récits mystiques, aux hautes connaissances théosophiques. Selon d’autres récits, il vivrait jusqu’à 1700 ans avant de se consumer dans les flammes pour renaître ensuite de ses cendres sous la forme d’un nouveau Sîmorgh.
Dans la littérature persane et dans les diverses œuvres artistiques où il apparaît, il a souvent pris la forme d’une créature ailée ressemblant à un paon pourvu de longues griffes et à la tête tantôt humaine, tantôt animale. Il serait une sorte de mammifère femelle, étant donné qu’il est parfois mentionné qu’il allaite ses petits. Ses plumes sont couleur cuivre ou pourpres. Il fait preuve d’une hostilité déclarée envers les serpents, et habite généralement dans un endroit aquatique.
Dans les anciens écrits pahlavis, il est indiqué qu’il résiderait sur un arbre guérisseur appelé "vispubish" ou "harvisp tokhmak" qui porterait les graines de toutes les plantes existantes. En outre, l’Avesta nous apprend que cet arbre est situé dans la mer de "varoukâshâ", également appelée "farâkhkart". De nombreux récits mystiques chiites allèguent quant à eux que son nid se trouverait au sommet de l’arbre Tûbâ - l’arbre de la connaissance - situé au cœur de la montagne de Qâf se trouvant elle-même au sommet du Malakût, monde imaginal et terre des événements mystiques de l’âme.
Enfin, il est parfois dit que la secousse provoquée par son envol fait tomber de l’arbre Tûbâ toutes les graines de toutes les plantes du monde. Ces dernières prennent alors racine et se développent sur terre, fournissant aux hommes des remèdes contre leurs maladies. Par conséquent, le Sîmorgh est parfois considéré comme étant un symbole de la fertilité ou un médiateur entre le ciel et la terre.



Le Sîmorgh dans l’histoire de l’Iran

L’existence de cet oiseau légendaire semble remonter à la Perse antique, étant donné qu’il est mentionné à plusieurs reprises dans l’Avesta [1] ainsi que dans de nombreuses œuvres en pahlavi. Il figure également sur des monuments historiques de l’époque sassanide, notamment sur de nombreux bas-reliefs datant de cette période. De plus, il pourrait avoir été un emblème officiel de cette dynastie, étant donné que certaines représentations du bas-relief ouest du mur d’Afrasyâb à Samarkand mettent en scène un roi portant l’emblème du Sîmorgh sur son vêtement, à l’instar de Khosro Parviz sur le bas-relief de Tâgh-e Bostân. De nombreuses autres représentations de cet oiseau ont été retrouvées sur divers objets tels que des vêtements, des mosaïques ou de la vaisselle de cette même époque. Il apparaît également à plusieurs reprises dans l’art médiéval arménien et byzantin.
Le Sîmorgh dans le Shâhnâmeh de Ferdowsi

Figure centrale du Livre des rois, le Sîmorgh intervient à plusieurs reprises pour aider certains héros de cette épopée. Il apparaît tout d’abord lors de la naissance de Zâl, fils de Sâm, né albinos. Considérant les cheveux blancs de Zâl comme un signe maléfique, son père décide de l’abandonner dans le désert en plein hiver. Le Sîmorgh prend alors le nouveau né en pitié et l’emporte dans son nid pour l’élever durant le jour, tandis qu’il est nourri par une gazelle la nuit. Lorsque Zâl atteint l’âge adulte, il exprime le souhait de retourner dans le monde des hommes. Très peiné, le Sîmorgh lui fait cependant cadeau de l’une de ses plumes qu’il suffira à Zâl de brûler pour provoquer, en cas de difficulté, l’apparition instantanée de l’oiseau. [2] Ce dernier assistera Zâl à deux reprises : lors de la naissance difficile de son fils Rostam où le Sîmorgh lui apprend à faire une césarienne, et une seconde fois lors du combat de Rostam contre Esfandyâr sur lequel nous reviendrons.
Dans ce récit, la blancheur de la chevelure de Zâl donne à penser qu’il vient du monde des êtres de lumière, d’où le refus du Sîmorgh de le laisser dépérir. Cette idée est reprise dans le "Récit de l’archange empourpré" de Sohrawardî, où ce dernier indique que dans "son" monde, tout est blanc, alors que le désert symbolise le monde matériel et l’exil occidental dans lequel est plongé l’âme lorsqu’elle s’incarne dans un corps matériel. On y retrouve également la symbolique du jour et de la nuit. Cette dernière symbolise le monde de la perception sensible alors que le jour, moment choisi par le Sîmorgh pour se manifester à son protégé, typifie la conscience des hautes réalités spirituelles.
Le Sîmorgh est donc le guide de l’âme, la protégeant dans ce monde tout en visant à lui faire reprendre conscience de son existence céleste antérieure et à l’initier aux hautes connaissances spirituelles. Il permet de remettre en scène un thème cher à la littérature mystique, celui de l’exil de l’âme en ce monde matériel et de sa "remontée" aux mondes spirituels supérieurs, lui permettant simultanément de découvrir le sens vrai de son être.
Le Sîmorgh intervient dans un autre récit du Shâhnâmeh, celui du combat de Rostam, fils de Zâl, contre Esfandyâr, héros quasi-invincible ayant longtemps typifié pour le zoroastrisme le chevalier parfait de la foi. Après la première défaite de Rostam, Zâl fait appel à l’aide du Sîmorgh qui guérit son fils sorti du combat grièvement blessé et lui donne une branche de tamarix qu’il transforme en une flèche à deux pointes. Il lui révèle également le seul point faible d’Esfandyâr, ses yeux, en indiquant qu’en le visant à cet endroit, Rostam pourra s’assurer la victoire.
L’histoire précise également que si l’on place un miroir devant le Sîmorgh, l’image reflétée éblouira jusqu’à l’aveuglement tout regard ayant aperçu le reflet de l’oiseau mystique. Dans ce but, Zâl revêtit son fils d’une armure et d’un casque de fer à la surface parfaitement polie, tout en recouvrant son cheval de morceaux de miroir. Lorsqu’au cours du combat Esfandyâr se retrouve face à Rostam, l’image du Sîmorgh se réfléchissant dans les miroirs éblouit Esfandyâr. S’imaginant que la flèche à deux pointes de Rostam lui a porté un coup fatal aux yeux, il tombe, mort, dans les bras de Rostam. Selon les commentaires de mystiques tels que Sohrawardî, l’éblouissement d’Esfandyâr symbolise le réveil de la vision intérieure de l’âme qui, à ce moment précis, voit non pas les deux pointes de la flèche, mais les deux ailes du Sîmorgh ou la Face divine [3] qui entraîne sa mort à ce monde et sa nouvelle naissance aux mondes divins supérieurs. Par la suite, ce motif du miroir et de la vision intérieure sous forme d’épiphanie sera maintes fois repris dans les récits mystiques iraniens.
Ces deux histoires présentent un Sîmorgh qui, bien qu’intervenant dans le monde et les affaires des hommes, se situe au-delà du monde de la matière et revêt une dimension essentiellement supra-rationnelle et mystique. Ses actes ont ainsi été l’objet de nombreuses gnoses et interprétations de poètes, écrivains et mystiques iraniens au cours des siècles suivants.
L’influence de la figure du Sîmorgh dans la mystique persane

Le Sîmorgh est donc présent dans les écrits de nombreux grands mystiques, notamment dans Le Récit de l’Oiseau (Risâlat al-Tayr) d’Avicenne et l’épître du même nom d’Ahmad Ghazâli, ou encore dans Rawdâ al-fariqayn d’Abul-Rajâ Tchâtchi.
Dans le récit d’Avicenne, l’oiseau symbolise l’âme préexistant au corps qui est ensuite emprisonnée par des chasseurs dans la "cage" du corps matériel et oublie peu à peu son état libre originel. Toute la quête du mystique sera alors de se ressouvenir de sa nature première pour ensuite se libérer des entraves du corps et reprendre son envol vers son monde ; périple qui ne pourra s’effectuer sans la rencontre de son guide intérieur. L’oiseau est ici cette contrepartie céleste du moi terrestre qui l’invite à accomplir son ascension céleste ; son Mi’râj [4] personnel.

Illustration de Mantiq al-tayr de Attâr, Iran, XVe siècle
L’idée de l’oiseau-âme tombé en captivité et ayant perdu conscience de son état prééternel est également reprise dans les récits mystiques de Sohrawardî, dontZabân-e murân (Le langage des fourmis). Dans le "Récit de l’archange empourpré" (’Aql-e Sorkh) du même auteur, le Sîmorgh incarne la figure de l’Esprit saint et de l’ange de l’humanité, herméneute des mondes supérieurs devant guider chaque pèlerin dans sa quête et sa compréhension des hautes vérités spirituelles. Le Sîmorgh est donc ici la Face ou l’inter-face par laquelle le divin se manifeste à l’homme. Dans ce récit, Sohrawardî fait également une lecture mystique duShâhnâmeh selon laquelle l’intervention du Sîmorgh transforme les héros de l’épopée héroïque en acteurs et pèlerins d’une épopée mystique et d’une renaissance spirituelle [5]. Comme nous l’avons précédemment évoqué, la naissance de Zâl symbolise désormais la descente de l’âme dans le corps puis sa quête pour s’en libérer progressivement et rejoindre "son" monde.
Dans un autre des traités de Sohrawardi intitulé Safîr-e Sîmorgh (L’incantation du Sîmorgh), il apparaît sous la forme d’une huppe symbolisant l’âme de chaque pèlerin, invitant le moi terrestre à prendre son envol et à retourner vers la montagne du Qâf en abandonnant son plumage en ce monde, c’est-à-dire en se dépouillant de l’enveloppe matérielle du corps. "Son incantation parvient à tous, mais seul un petit nombre lui prêtent l’oreille. Toutes les connaissances dérivent de son incantation, de même que celle-ci est à l’origine de l’inspiration musicale comme aussi de tous les instruments de musique, lesquels ne font que la traduire." [6] L’expérience musicale est ici centrale et constitue une sorte de prélude à la "sortie de l’exil".
Dès lors, chez Sohrawardî, la consomption du Sîmorgh dans les flammes signifie la mort du moi inférieur et terrestre et la renaissance spirituelle dans le monde de l’âme, ainsi que l’embrasement de l’âme dans la lumière orientale des hautes connaissances spirituelles.
D’autres auteurs ont également eu recours au motif du Sîmorgh pour développer un symbolisme qui leur est propre. Ainsi, au XVe siècle, dans son commentaire du Golshân-e râz (La Roseraie du mystère) de Mahmoud Shabestarî, Shamsoddin Lâhidji assimile le Sîmorgh à l’ipséité divine absolue, tandis que la montagne de Qâf devient la réalité spirituelle de l’homme permettant à l’Etre divin de se manifester à lui sous forme d’épiphanie. Il évoque également que le Sîmorgh pourrait être l’esprit et la vérité gnostique de la religion incarnés par l’Imam, par opposition au "corps" de la montagne et de la religion littérale.
De même, dans la gnose chiite et plus particulièrement ismaélienne, le Sîmorgh et son lieu de résidence, l’arbre Tûbâ, ont été longuement médités et parfois considérés comme étant le symbole de l’Imam, Guide intérieur de chaque croyant lui révélant son moi profond et le lien indissociable l’unissant à son Créateur. Enfin, en soulignant que si le Sîmorgh ne descendait pas continuellement sur terre, "rien de ce qui existe ici ne subsisterait" [7], Sohrawardî rejoint l’un des aspects doctrinaux fondamentaux du chiisme qui fait de la présence, même cachée, de l’Imam la condition ultime de la permanence du monde terrestre.
Mantiq al-Tayr de Farid al-Din ’Attâr

C’est cependant dans Le langage des oiseaux (Mantiq al-Tayr) de Farid al-Din ’Attâr que le Sîmorgh fit son apparition la plus remarquée. Le titre de l’ouvrage fait référence à un passage du Coran indiquant que le prophète Salomon avait reçu le privilège de comprendre le langage des oiseaux, c’est-à-dire celui de toute la création et de l’être profond de l’ensemble des êtres vivants la composant : chacun devenait alors pour lui un livre ouvert révélant le secret intime de son être, permettant ainsi de déchiffrer tous les symboles et de percer les mystères de la création.

Semis de roses et Phénix, mosaïque, Antioche, Ve siècle.
Cette histoire est une véritable épopée mystique qui retrace la quête d’oiseaux partant à la recherche de leur roi, le Sîmorgh. Partis par milliers, les oiseaux, qui typifient ici les pèlerins mystiques, voyagent durant de longues années dans des contrées à l’accès difficile. Beaucoup trouvent la mort au cours de leur pérégrination, dans des circonstances souvent dramatiques. A la fin de l’épopée [8], seuls trente oiseaux parviennent au terme de leur quête et peuvent contempler l’oiseau sublime. A ce moment précis et par un subtil jeu de mot, le Sîmorgh devient le miroir de ces sî-morgh("trente oiseaux" en persan) qui découvrent en l’oiseau qu’ils cherchaient le secret profond de leur être. A ce moment-là, comme l’a finement analysé Henry Corbin, "lorsqu’ils tournent le regard vers Sîmorgh, c’est bien Sîmorgh qu’ils voient. Lorsqu’ils se contemplent eux-mêmes, c’est encore Sî-morgh, trente oiseaux, qu’ils contemplent. Et lorsqu’ils regardent simultanément des deux côtés, Sîmorgh et Sî-morgh sont une seule et même réalité. Il y a bien là deux fois Sîmorgh, et pourtantSîmorgh est unique. Identité dans la différence, différence dans l’identité". [9] On retrouve ici le concept d’آme du monde étant identique à ses membres tout en se manifestant à chacun d’eux de façon différente. La quête du Roi se confond alors avec celle de la totalité du soi, qui passe par la redécouverte de sa dimension spirituelle.
Ici encore, la connaissance du Sîmorgh permet de découvrir son moi spirituel et donc de se connaître soi-même : les sî-morgh réalisent qu’ils sont et font partie de l’éternel Sîmorgh. On y retrouve une constance de la mystique persane, où la quête du transcendant amène à la connaissance de soi et à la découverte du lien fondamental unissant la créature à son Créateur. A ce titre, Corbin effectue même un parallèle entre le dénouement de cette épopée mystique et la pensée de certains grands mystiques occidentaux comme Maître Eckhart qui, dans le même sens, affirmait que "Le regard par lequel je Le connais, est le regard par lequel Il me connaît". Le motif central du miroir est de nouveau présent ; la contemplation du reflet de la divinité dans sa propre âme livrant le secret et donnant l’ultime clé d’accès à la cité intérieure de l’être.
Le Sîmorgh incarne ici le mystère de la divinité à la fois si lointaine et si proche, miroir de nos propres âmes, et que le pèlerin n’atteindra qu’après avoir triomphé de nombreuses épreuves. La transformation du Sîmorgh en "sî-morgh" confère à l’oiseau un nouveau sens mystique qui servira par la suite de base à des méditations innombrables au sein des milieux gnostiques.
Le Sîmorgh, le Phénix et la tradition chrétienne

Le Sîmorgh a été maintes fois comparé à d’autres oiseaux fabuleux présents dans les cultes ou traditions de nombreuses civilisations tels que le Fenghuang chinois, le Zhar-ptitsa russe, le Ghoghnus arabe, ou le Homa persan. Cependant, c’est du Phénix, oiseau fabuleux doté d’une grande longévité et qui doit d’abord se consumer pour pouvoir ensuite renaître de ses cendres, qu’il a le plus été rapproché. A l’instar du Sîmorgh, il symbolise une nouvelle résurrection par la mort et a souvent été identifié à la colombe de l’Esprit saint, symbole de l’intelligence agente ou du guide intérieur. Même si ces deux créatures ne peuvent être totalement assimilées l’une à l’autre, la présence de traits communs rendent néanmoins possibles certaines comparaisons particulièrement enrichissantes pour le domaine de la mystique comparée.

Zâl demandant au Sîmorgh d’aider son fils Rostam à vaincre Esfandiyâr, miniature iranienne illustrant le Shâhnâmeh, XVe siècle.
Le Phénix était déjà présent chez les Grecs ainsi qu’en ancienne Egypte où il existait sous le nom de Bénou, oiseau mystérieux qui n’apparaissait que tous les cinq siècles aux hommes à l’occasion de sa mort et de sa résurrection à Héliopolis (ou "Cité du soleil"). Il symbolisait le soleil levant et était étroitement associé avec le Dieu du soleil Râ.
Dans les représentations qui en ont été faites en Europe durant le Moyen Age, il prend la forme d’une sorte d’aigle au plumage rouge, (d’où son nom venant de "phénicée" qui, en grec, signifie pourpre) [10]. Selon les sources de cette époque, il vivrait jusqu’à 500 ou 1461 ans pour ensuite préparer un bûcher au sein duquel il s’immole pour renaître de ses cendres trois jours après sous la forme d’un jeune Phénix.
Il est mentionné dans l’Ancien Testament, notamment dans le livre de Job où il est écrit : "Je me disais alors : "Je mourrai dans mon nid comme l’oiseau Phénix, et revivrai longtemps. Je suis comme un arbre qui a le pied dans l’eau ; la rosée de la nuit rafraîchit mes rameaux. Je pourrai retrouver un prestige tout neuf, et ma force d’agir comme un arc bien tendu"" (Job 29 :18).
Dans la mystique chrétienne, le feu dans lequel il brûle pour renaître symbolise l’accès aux hautes connaissances permettant la régénération du corps et de l’âme. Il est en outre le seul oiseau à pouvoir regarder le soleil en face, c’est-à-dire à accéder aux hautes connaissances mystiques en libérant son âme de la mort dans ce feu de vie éternelle. Pour le christianisme, il symbolise donc la résurrection après la mort et fut parfois associé à celle du Christ. En outre, dans certains récits mystiques chrétiens, le Phénix symbolise l’âme ou l’être céleste de chacun se consumant pour renaître à son propre monde, symbolique rejoignant parfaitement celle des récits de Sohrawardî.
Il est également intéressant de souligner que dans le folklore juif, il est le seul animal à ne pas avoir rejoint Adam après que ce dernier ait été banni et exclu du Jardin d’Eden.

Ancienne Madreseh de Bakhara ornée de représentations du Sîmorgh
Dans le Parzifal de Wolfram von Eschenbach, grand poète épique allemand du XIIIe siècle, cette âme-Phénix se trouve irrésistiblement attirée par le Graal [11] - motif que nous retrouvons dans la mystique iranienne sous la forme de jâm-e jam -, revêtant ici l’apparence d’une pierre, grâce à laquelle le Phénix réalise sa transformation physique et spirituelle : "C’est par la vertu de cette pierre que le Phénix se consume et devient cendres, mais de ces cendres renaît la vie. C’est grâce à cette pierre que le Phénix accomplit sa mue pour reparaître ensuite dans tout son éclat, aussi beau que jamais." [12]
L’idée d’une consomption comme prélude indispensable à l’accomplissement d’une seconde naissance spirituelle est récurrente chez de nombreux mystiques persans dont Jalâl el-Din Rûmi, et évoquée dans de nombreux textes religieux dont le célèbre hadith prophétique "mourez avant de mourir".
Influences contemporaines

En Occident, le motif de l’oiseau fabuleux a été repris dans de nombreuses œuvres littéraires et artistiques. Le Phénix est ainsi mentionné à plusieurs reprises dans les oeuvres de Shakespeare et a inspiré l’un des personnages de La princesse de Babylonede Voltaire. Il est également présent dans le ballet L’oiseau de feu de Stravinsky ou dans le roman de Ray Bradbury intituléFahrenheit 451. Il occupe une place de choix sur le drapeau de la ville et de l’Etat de San Francisco, en tant que symbole de la cité renaissant de ses cendres à la suite du tremblement de terre de 1906. Il est également demeuré un symbole populaire dans certains pays comme la Grèce.
Le Sîmorgh est quant à lui est présent dans La Tentation de Saint Antoine de Flaubert (1877) et constitua l’objet de nombreux écrits de l’iranologue Henry Corbin. On le retrouve également dans de multiples jeux vidéo et mangas. Plus récemment, l’épopée de ’Attar a inspiré des ouvrages tels que Le Sîmorgh de Christian Charrière ainsi que le dernier roman de l’écrivain algérien Mohammed Dib.
Symbole clé de la Perse antique, le Sîmorgh s’est par la suite intégré à la culture islamique pour revêtir un sens mystique et spirituel et incarner progressivement une dimension importante de la spiritualité chiite : celle d’une sortie de l’exil et d’un retour n’étant possible que par une connaissance de soi et une nouvelle naissance accomplis grâce à l’aide du Guide par excellence qu’est le Sîmorgh. Il est également un acteur essentiel de la philosophie orientale de Sohrawardî en ce qu’il est à la fois l’invitation, le moyen et le but du retour à l’Orient de l’être, où la connaissance devient "présentielle" et événement de l’âme. Il offre ainsi un bel exemple de la continuité de certaines figures légendaires de la Perse antique ayant "renaquit" de leurs cendres pour trouver de nouvelles significations dans l’Iran contemporain.
Bibliographie
’Attar, Farid al-Din, Mantiq al-Tayr, Sherkate entesharâte elmi va fargangi, 1994.
Bürgel, J.C., The feather of Simurgh, New-York, 1988.
Corbin, Henry, En islam iranien, Tome 1 et 2, Gallimard, 1991.
Corbin, Henry, Avicenne et le récit visionnaire, Verdier, 1999.
Sohrawardî, Shihâboddîn Yahyâ, L’archange empourpré, quinze traités et récits mystiques traduits du persan et de l’arabe, présentés et annotés par Henry Corbin, Fayard, 1976.
Soltâni Gord-Farâmarzi, Ali, Simorgh dar qalamraw-i farhang-e Irân, Téhéran, 1993.
Notes
[1] Il y apparaît sous le nom de مرغوسئن, sorte de faucon.
[2] Selon d’autres versions, Zâl fut élevé dans le nid même du Sîmorgh dans les montagnes de l’Alborz jusqu’à devenir un superbe adolescent dont la renommée fut rapidement propagée par les caravanes du désert. La nouvelle parvient jusqu’aux oreilles de Sâm qui, après avoir vu plusieurs songes, décide de partir à la quête du nid du Sîmorgh pour retrouver son fils. Après s’être retrouvés, Sâm demande pardon à son fils et ils reviennent ensemble chez eux. Dans d’autres versions, quelques jours après l’abandon de Zâl, sa mère part à sa recherche pour découvrir avec surprise son enfant vivant. Après avoir découvert le secret de sa survie, elle décide de l’arracher au désert et de le ramener avec elle.
[3] Cette Face divine se révélant à l’homme est en réalité un reflet de la Face éternelle de sa propre âme, d’où l’idée d’un face-à-face éblouissant où se révèle une identité commune.
[4] En référence à l’assomption céleste du Prophète Mohammad.
[5] Dans ce récit, Sohrawardî décrit le Sîmorgh comme une créature qui "a son nid au sommet de l’arbre Tûbâ. A l’aurore, il sort de son nid et déploie ses ailes sur la Terre. C’est sous l’influence de ses ailes que les fruits apparaissent sur les arbres et que les plantes germent de la Terre". In L’archange empourpré, quinze traités et récits mystiques traduits du persan et de l’arabe, présentés et annotés par Henry Corbin, Fayard, 1976.
[6] "Safîr-e Sîmorgh", in L’archange empourpré, quinze traités et récits mystiques traduits du persan et de l’arabe, présentés et annotés par Henry Corbin, Fayard, 1976.
[7] Ibid. Dans son "Récit de l’archange empourpré", Sohrawardî évoque également qu’il n’y a pas qu’un mais bien plusieurs Sîmorgh qui descendent continuellement sur terre, l’un disparaissant pour laisser sa place à l’autre.
[8] Pour parvenir au but, les oiseaux doivent passer par sept vallées d’épreuves appelées talab (quête, recherche), ’ishq (amour),ma’rifat (gnose, connaissance), istighna’ (indépendance), tawhid (unité divine), hayrat (stupeur), fuqur et fana’ (dénuement et effacement, annihilation en Dieu). Ces sept cités représentent les sept étapes ou stations que chaque pèlerin en quête de vérité devra franchir pour réaliser et atteindre sa vraie Nature.
[9] Corbin, Henry, En islam iranien, Tome 1, Gallimard, 1991.
[10] La couleur de son plumage n’est d’ailleurs pas sans rappeler le motif de l’aile rouge dans le "Récit de l’archange empourpré" de Sohrawardî.
[11] Le Graal symbolise ici la Monade divine.
[12] En islam iranien, Op. cit. tome 2.


http://www.teheran.ir/spip.php?article242
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Janis



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MessageSujet: Re: Sîmorgh : de l’oiseau légendaire du Shâhnâmeh au guide intérieur de la mystique persane   Lun 17 Oct 2011 - 14:18

Tiens LOU sur le phénix:

Le Phénix occidental classique :

Le mythe du Phénix est apparu d'abord en Egypte avant de se répendre chez les Grecs puis les Romains.

Chez les Egyptiens, le Phénix était appelé "Benou / Bennu". Son nom venait peut-être de la racine "webwn" signifiant "briller".

Pendant l'Ancien Empire égyptien, le Benou avait la forme d'une bergeronnette printannière (Motacilla flava); celle-ci, selon les "Textes des pyramides" symbolisait le dieu solaire Atoum / Ra.
L'oiseau Benou représentait aussi la planète Vénus qui précède le Soleil pour le guider.
Un passage du "Livre des morts" dit ceci : "... Que j'aille comme un faucon, et que je vienne comme le Benou, l'étoile du matin (Vénus) de Ra, car je suis comme le Benou qui est dans Héliopolis."
Les Grecs prétendront que le Phénix / Benou était capable de renaitre aprés son immolation dans un bûcher. Cette régénération par le feu provenait probablement d'un symbolisme égyptien mal compris puisqu'à l'origine le Benou était la planète Vénus qui disparait chaque jour dans l'incendescence de l'aurore avant de réapparaitre le lendemain.

Au moyen Empire égyptien, le Benou prendra l'aspect d'une héron cendré (ardea cinera), de couleur beige, grise ou bleue, avec une double aigrette sur la tête. Il est alors considéré comme le "Ba" du dieu solaire Ra d'Héliopolis. (le "Ba" est une sorte d'âme en forme d'oiseau, il est aussi la forme sous laquelle le dieu peut se manifester à distance... un peu comme les "anges" du dieu Yahwé).
Dans le "Livre des morts", il est écrit : "Je suis le Benou, le Ba de Ra, et le guide des dieux dans la Douat (monde des morts)..."

Les Egyptiens pensaient que le Benou vivait sur la pierre Benben d'Héliopolis. Au commencement du monde, il aurait survolé les eaux primordiales (Noun) et rompu le silence par son premier cri. Alors la première motte de terre aurait émergé et il aurait pu se poser dessus, représentant ainsi le premier lever de soleil sur la terre (ce monticule primordial étant symbolisé par la pierre Benben pyramidale d'Héliopolis). Ce monticule était aussi appelé l'"île de la flamme"... ce qui explique peut-être que les Grecs aient cru que le Benou / Phénix venait à Héliopolis pour s'immoler sur un bûcher.

Selon le "Livre des morts", l'oiseau Benou apparait chaque matin sous la forme du soleil levant, puis il brille sur le monde du haut de l'arbre Ished d'Héliopolis où il se régénère. Cet arbre est le persée / avocatier sacré d'Héliopolis sous lequel le "Grand Chat d'Héliopolis" avait tué le serpent Apophis, ennemi du dieu-soleil.

Le Benou sera aussi considéré par les Egyptiens comme une manifestation d'Osiris ressuscité, probablement à cause de la ressemblance symbolique entre la régénération de l'oiseau-Benou et la régénération du dieu Osiris. L'oiseau Benou est alors représenté portant la couronne "Atef" d'Osiris. On disait alors de lui : "Il est le fameux Ba qui est sorti du coeur d'Osiris.".
On racontait également que le Benou, lorsqu'il était descendu sur le tertre primordial, s'était posé sur un Tjeret, c'est à dire un saule, arbre consacré à Osiris;
La stèle de Metternich contient une allusion à ce mythe :
"Tu es le grand Benou qui est né sur les branches de l'arbre Tjeret dans la maison du grand prince à Héliopolis"..
Et la planète Vénus sera parfois appelée "l'étoile du bateau du Benou-Osiris".

Plus tard les Grecs adopteront le Benou sous le nom de Phénix / Phoénix / Phoïnix (="Rouge") en lui donnant l'aspect d'un aigle.
Ils disaient que le Phénix est un oiseau unique et solitaire car il ne peut en exister qu'un à la fois. Et il ne se reproduit pas car seule sa mort fera apparaitre un autre phénix.
Ils l'associaient à leur dieu solaire Appolon : A l'aube, chaque matin, le Phénix chantait une chanson tellement belle que le dieu Soleil arrétait son char pour l'écouter.

Le premier Grec a avoir parlé du Phénix est Hésiode, vers 640 av.JC :
"La corneille babillarde vit neuf générations d'hommes florissants de jeunesse ; le cerf vit quatre fois plus que la corneille ; le corbeau vieillit pendant trois âges de cerf ; le Phénix vit neuf âges du corbeau et nous vivons dix âges de phénix, nous, Nymphes aux beaux cheveux, filles de Zeus armé de l'égide."

Ensuite viendra Herodote (483-425 av.JC). 2, 73, 1 :
"... Un autre oiseau sacré est le phénix (phoïnix); Je n'en ai vu aucun, sauf sur des peintures, parce qu'il est très rare et vient dans le pays tous les cinq cents ans seulement, à ce que disent les gens d’Héliopolis; lorsque son père meurt.
S’il est tel qu’on le peint (.....) voici quelles seraient sa grandeur et son apparence: les plumes de ses ailes sont les unes couleur d’or, les autres d’un rouge vif; pour la silhouette et la taille, il ressemble de très près à l’aigle. On raconte de lui – à mon avis c’est un récit incroyable –, qu’il accomplirait cet exploit: partant de l’Arabie, il transporterait au sanctuaire d’Hélios (le Soleil) le corps de son père enveloppé de myrrhe, et l’ensevelirait dans ce sanctuaire. Et, pour le transporter, il s’y prendrait de manière suivante; il façonnerait d’abord avec la myrrhe un œuf, de la grosseur de ce qu’il peut porter, et s’essaierait ensuite à voler avec cette charge; l’épreuve faite, il creuserait l’œuf et y introduirait son père; puis, avec d’autre myrrhe, il enduirait la partie de l’œuf qu’il aurait creusée et par où il aurait introduit son père, dont l’introduction rétablirait le même poids; et, enveloppé de la sorte, il le transporterait en Égypte au sanctuaire d’Hélios. Voilà, dit-on, ce que fait cet oiseau. "

Un passage de l'Exode d’Ézéchiel le Tragique (IIe siècle av.JC) raconte que Moîse rencontra un Phénix dans l'oasis d'Elim (ce passage a été rapporté vers 254-269 ap.JC par Eusèbe de Césarée, dans sa "Préparation évangélique 9, 28-29") :
"... Là, nous avons encore aperçu un animal étrange, merveilleux, tel que personne n’en vit jamais de pareil. Il avait à peu près le double de la taille de l’aigle, les plumes des ailes de couleurs variées, la gorge pourpre, les pattes d’un rouge vermillon et le cou s’ornant d’une touffe couleur de safran. Sa tête était pareille à celle de nos coqs. Ses yeux semblaient lancer des reflets d’émeraude: sa prunelle flambait comme un rouge kermès. Son chant était de tous le plus harmonieux, et des êtres ailés il paraissait le roi. On n’en pouvait douter car, se pressant ensemble, tous les oiseaux, tremblants, s’élançaient à sa suite. Lui marchait devant eux, aussi fier qu’un taureau, et ses pieds, en marchant, faisaient des pas rapides."

Puis les Romains s'intéressèrent également au Phénix, en se basant surtout sur les textes grecs :

Dans "Les Métamorphoses", Ovide (43 av.JC - 17 ap.JC) raconte ceci :
"... Il y a un oiseau, un seul, qui se renouvelle et se recrée lui-même; les Assyriens l’appellent le phénix; il ne vit ni de grains ni d’herbes, mais des larmes de l’encens et du suc de l’amome. À peine a-t-il accompli les cinq siècles assignés à son existence qu’aussitôt, posé sur les rameaux d’une yeuse ou la cime oscillante d’un palmier, il construit un nid avec ses ongles et son bec pur de toute souillure. Là il amasse de la cannelle, des épis de nard odorant, des morceaux de cinname, de la myrrhe aux fauves reflets; il se couche au-dessus et termine sa vie au milieu des parfums.
Alors du corps paternel renaît, dit-on, un petit phénix destiné à vivre le même nombre d’années. Quand l’âge lui a donné assez de forces pour soutenir un fardeau, il décharge du poids de son nid les rameaux du grand arbre et il emporte pieusement son berceau, qui est aussi le tombeau de son père; parvenu à travers les airs légers à la ville d’Hypérion, il le dépose devant la porte sacrée de son temple."

Pomponius Méla (vers 43 ap.JC) rapporte cela :
"... Devenu grand, il s’en va porter en Égypte les ossements de son ancien corps enrobés de myrrhe et, les déposant, dans une ville appelée la Ville du Soleil, sur les bûchers enflammés d’un autel, les consacre par de mémorables funérailles."

Pline l'ancien (23-79 ap.JC), dans son "Histoire naturelle X, 2", ajoute plein de détails :
"Le plus célèbre de tous naît dans l'Arabie : c'est le Phénix, si toutefois son existence n'est pas une fable; il est unique dans l'univers entier, et on ne l'a pas vu souvent. On lui donne la taille de l'aigle, un plumage éclatant comme l'or autour du cou; du reste, pourpre, une queue d'azur entremêle de plumes roses, des crêtes sous la gorge, et une huppe qui pare sa tête. Le premier parmi les Romains qui en ait parlé, et le plus exact, est Manilius, ce sénateur si célèbre par les connaissances qu'il ne devait qu'a lui seul : il dit que personne ne l'a vu mangeant; qu'en Arabie il est consacré au Soleil; qu'Il vit cinq cent neuf ans ; que vieillissant il se construit un nid avec des branches de cannelle et d'encens; qu'Il le remplit de parfums, et qu'il meurt dessus; que de ses os et de sa moelle il naît d'abord une sorte de vermisseau qui devient un jeune oiseau; que d'abord il rend les honneurs funèbres à son prédécesseur; qu'il porte le nid tout entier près de la Panchaïe, dans la ville du Soleil, et qu'il le dépose sur un autel. Le même Manilius expose que la révolution de la grande année s'accomplit avec la vie de cet oiseau; qu'alors une nouvelle période, avec les mêmes caractères, s'ouvre pour les saisons et les astres, et qu'elle commence à midi le jour ou le soleil entre dans le signe du Bélier.
Il ajoute que cette période était à sa deux cent quinzième année sous le consulat de P. Licinius et de Cn. Cornelius (an de Rome 657 / 96 av.JC), moment ou il écrivait. Cornéiius Valérianus a rapporté que le Phénix passa en Égypte, sous le consulat; de Q. Plautius et de Sex. Papinius (an de Rome 789 / 36 ap;JC). Cet oiseau fut apporté à Rome pendant la censure de l'empereur Claude, l'an 800 de Rome (47 ap.JC), et on l'exposa dans les comices, ce qui est attesté par les Actes; mais personne ne doute que ce ne fût un faux Phénix."

Pline explique donc que, pour les Romains, le cycle de vie du Phénix correspond à la durée de la "grande année". Celle-ci est la période au bout de laquelle les différents cycles cosmiquent retournent simultanément à leur configuration initiale. Et comme chaque auteur la calcule différemment, il n'est pas étonnant que chaque écrivain accorde une durée différente à la vie du Phénix;

Tacite (55-120 ap.JC), dans "Les Annales 6;28", commente le faux retour du Phénix inventé pour la mort de Tibère en 37 ap.JC :
"Sous le consulat de Paulus Fabius et de Vitellius, parut en Égypte, après une longue période de siècles, le phénix, oiseau merveilleux qui fut pour les savants grecs et nationaux le sujet de beaucoup de dissertations. Je rapporterai les faits sur lesquels ils s'accordent, et un plus grand nombre qui sont contestés et qui pourtant méritent d'être connus.
Le phénix est consacré au soleil. Ceux qui l'ont décrit conviennent unanimement qu'il ne ressemble aux autres oiseaux, ni par la forme, ni par le plumage. Les traditions diffèrent sur la durée de sa vie. Suivant l'opinion la plus accréditée, elle est de cinq cents ans. D'autres soutiennent qu'elle est de quatorze cent soixante et un.
Le phénix parut, dit-on, pour la première fois sous Sésostris, ensuite sous Amasis, enfin sous Ptolémée, le troisième des rois macédoniens ; et chaque fois il prit son vol vers Héliopolis, au milieu d'un cortège de nombreux oiseaux de toute espèce, attirés par la nouveauté de sa forme. Mais de telles antiquités sont pleines de ténèbres. Entre Ptolémée et Tibère, on compte moins de deux cent cinquante ans. Aussi quelques-uns ont-ils cru que ce dernier phénix n'était pas le véritable, qu'il ne venait pas d'Arabie, et qu'on ne vit se vérifier en lui aucune des anciennes observations. On assure, en effet, qu'arrivé au terme de ses années, et lorsque sa mort approche, le phénix construit dans sa terre natale un nid auquel il communique un principe de fécondité, d'où doit naître son successeur. Le premier soin du jeune oiseau, le premier usage de sa force, est de rendre à son père les devoirs funèbres. La prudence dirige son entreprise. D'abord il se charge de myrrhe, essaye sa vigueur dans de longs trajets, et, lorsqu'elle suffit à porter le fardeau et à faire le voyage, il prend sur lui le corps de son père, et va le déposer et le brûler sur l'autel du soleil.
Ces récits sont incertains, et la fable y a mêlé ses fictions. Néanmoins on ne doute pas que cet oiseau ne paraisse quelquefois en Égypte."

Une des durées que Tacite donne à la vie du Phénix est de 1461 ans, ce qui correspond au fameux "cycle sothiaque" des Egyptiens. En Egypte, en effet, l'année sothiaque commencait avec le lever héliaque de l'étoile Sothis (Sirius) vers le 19 Juillet. (Le lever héliaque correspond à l'instant de l'année ou l'étoile sort de la zone de brillance du soleil et devient visible à l'oeil nu) Le calendrier civil égyptien, cependant, était basé sur une année de 365 jours et non pas 365,25 jours (il n'y avait pas de système d'années bissextiles), ce qui entrainait un décalage progressif entre les dates réelles sothiaques et les dates du calendrier civil. On appelait donc ca l'"année vague". Et ce n'est qu'au bout d'un cycle de 1461 ans (cycle sothiaque) que le jour de l'an dans le calendrier sothiaque et dans le calendrier civil / vague correspondaient à nouveau... ce qui représentait symboliquement le"retour du Phénix à Héliopolis".
On a calculé que de tels "retour du Phénix" ont ainsi eu lieu en 2781 av.JC, 1321 av.JC et 139 ap.JC. Lors de ce dernier retour, l'empereur Antonin le pieux fit tirer une monnaie commémorative représentant un Phénix avec la légende "AIÔN" ("Ere"). Cela permet de savoir que les Romains représentaient le Phénix comme les Egyptiens : sous la forme d'un héron. Mais ils ajoutaient un nimbe radié, symbole solaire, autour de sa tête.

Plus tard, Philostrate (3ème siècle ap.JC) inventera une connection du Phénix avec l'Inde :
“L’oiseau qu’on nomme Phénix, et qui tous les cinq cents ans vient en Egypte, vole dans l’Inde pendant tout cet espace de temps. Il est le seul de son espèce. Il naît des rayons du Soleil, est tout étincelant d’or, a la taille et la forme d’un aigle, et se pose sur un nid qu’il se fait lui-même avec des aromates près des sources du Nil. Quant à ce que disent les Egyptiens, qu’il passe dans leur contrée, cela est confirmé par le témoignage des Indiens, qui ajoutent que le Phénix se brûle dans son nid en se chantant à lui-même son hymne funèbre. C’est ce que disent aussi des cygnes ceux qui savent les écouter..”

Dans le Judaîsme, le Phénix porte le nom de "Milcham".et il est le seul animal à avoir gardé son immortalité oroginelle, n'ayant jamais mangé le fruit défendu malgré les solicitations de Eve.

Pour les premiers Chrétiens, le Phénix est ensuite devenu le symbole de la résurrection de Jésus. Et on lui a donné parfois une forme ressemblant à une colombe.

Dans le folklore russe, le Phénix deviendra le "Jar-ptitsa" (l'oiseau de feu).

Chez les Arabes, le Phénix sera parfois connu sous le nom de "Qûqnûs", nom issu de "Kuknos" qui signifie "Cygne" en grec.



Le Phénix chinois :

Depuis au moins la fin de la synastie Shang (1767-1122 av.JC), les Chinois connaissent un oiseau appelé Feng-Houang, que les Occidentaux ont voulu identifier à leur Phénix ... probablement à tort. Il était, certe, un symbole solaire (on le disait né du Soleil ou des flammes), mais il ne possède aucun pouvoir de régénération. Par contre il était considéré comme l'ancètre et le souverain de tous les oiseaux On prétendait aussi qu'il ne supportait ni le mensonge ni la violence et qu'il n'apparaissait qu'en temps de paix et lorsque l'empereur était un homme vraiment vertueux.

Le Chouo-Wen en disait ceci : "L'image du Feng-Huang montre une grue par devant, une licorne femelle par derrière, un cou de serpent et une queue de poisson, le front d'un héron et la barde d'un canard mandarin mâle, des dessins de dragon et un dos tigré, une gorge d'hirondelle et un bec de poule. Il a au complet les cinq couleurs et est originaire du pays oriental des hommes de bien. Il vole ici et là, au-delà des quatre mers, dépassant le kun-Lun, buvant auprés de l'île Ti-Tchou, trempant ses plumes dans la mer de Jo-Chouei et passant la nuit dans la caverne du vent."

On l'identifiait à l'"Oiseau vermillon" / "Oiseau de cinabre", symbolisant l'été, le sud et l'élément feu.
Plus tard celui-ci deviendra aussi l'emblème de l'impératrice, alors que le dragon, symbole du printemps, de l'est et de l'élément bois, deviendra l'emblème de l'empereur.



Le Phénix perse :
Un oiseau ressemblant au Phénix existait également chez les Perses pré-islamiques. Il s'agit du Simorg ou Simurgh. Dans l'Avesta son nom était écrit "Marayô Saênô" (= "l'oiseau Saêna") et en pahlavi il était appelé "Sên Murw" (= "l'oiseau Sên"). "Saêna" ou "Sên" désignait probablement une espèce de rapace à l'origine. Son équivelent chez les Arabes prés-islamiques était l'oiseau Anqâ (un héron ?).
Comme le Phénix chinois, on disait que le Simorg était le roi de tous les oiseaux.
Comme le Phénix occidental, on disait qu'il vivait trés vieux (1700 ans) et qu'il se régénérait en se consumant dans les flammes. Il était même si vieux qu'il aurait déjà vu trois fois la destruction du monde. Plus tard on le dira même immortel.
On en faisait aussi l'ennemi mortel des serpents, ce qui le rapproche de l'oiseau Garuda des Hindouistes : Ce Garuda était en effet en guerre perpétuelle avec les serpents Nâgas. Il était également le roi des oiseaux et servait de monture au dieu Vishnu. Et c'est lui qui apportait l'Amrita (Nectar d'immortalité) du ciel vers la terre. On notera en plus que, dans les Veddas, l'ancien nom de Garuda était "Syena", ce qui est la même racine que "Saêna".

On représentait parfois le Simorg comme un être mi-chien mi-oiseau et on le faisait vivre sur l'arbre de vie (porteur de toutes les graines) appelé "Vispubish" / "Harvisp Tokhmak" (ou sur le "Gaokerena", arbre d'où on extrait le breuvage Haoma), situé dans la mer de "Varoukâshâ" ou de "Farâkhkart".

La croyance au Simorg sera conservée par les Perses aprés leur islamisation (...tout comme la croyance à l'oiseau Anqa sera conservée par les Arabes aprés leur islamisation). On dira alors que son nid est situé dans l'arbre Tûbâ (l'arbre de la connaissance) qui pousse au sommet du mont Qaf dans le monde de Malakût (Il s'agit du monde imaginal où se trouvent les archétypes. Il est cité dans les sourates coraniques VI:75 ; VII:185 ; XXIII:88 et XXXVI:83).

Les mystiques Soufis feront alors du Simorg le symbole du divin. Ainsi, dans son livre "Mantiq al Tayr" ("La conférence des oiseaux"), le Soufi Farid-ed-dîn Attâr (1146-1221) racontera comment un groupe d'oiseaux (symbolisant les âmes humaines) se lance dans un grand voyage pour rejoindre le Simorg, leur roi (symbolisant Dieu); Aprés avoir traversé les vallées de la Quête, de l'Amour, de la Connaissance, du détachement, de l'Unité divine, de la Stupeur et de l'Annihilation en Dieu, seuls trente survivants arriveront à la "Station de Baqa", au sommet du mont Qaf. Ils découvriront alors que le Simorg n'est autre qu'eux-mêmes ... car "Si-morg" peut se traduire par "Trente-Oiseaux".

Pour l'étymologie populaire, depuis au moins l'époque de la Perse Sassanide, cette traduction par "Trente Oiseaux" signifie que le Simorg est grand comme trente oiseaux. C'est donc une créature gigantesque capable d'enlever des chameaux et des éléphants. (Son équivalent arabe, l'oiseau Anqâ, était également considéré comme un géant).
De la vient probablement le mythe arabo-iranien de l' "Oiseau-Rokh" ou "Rukh". Celui-ci apparait dans les "Contes des mille et une nuits" et dans "Simbad le marin" comme un oiseau gigantesque capable d'enlever des éléphants.
Marco Polo décrit ainsi ce qu'il a appris sur cet oiseau :
"C'est pour tout le monde comme un aigle, mais il est de taille énorme, si grand en fait que ses piquants faisaient douze pas de long et étaient épais en forte proportion. Et il est si grand qu'il peut saisir un éléphant dans ses serres et l'enlever dans les airs pour le laisser tomber afin qu'il soit mis en pièces. Aprés l'avoir ainsi tué, l'oiseau s'abat sur lui et le mange à loisir."


L'Oiseau-Tonnerre :

Certains font un rapprochement entre l'Oiseau-Rokh des Perses et l'Oiseau-Tonnerre des Amérindiens ... mais il est bien probable que les rapprochements ne soient ici que des coîncidences.

On retrouve le mythe de l'Oiseau Tonnerre surtout sur la cote nord-ouest des USA ainsi que dans la Grande Plaine. Mais en fait ce mythe se retrouve, plus ou moins déformé, dans la totalité des Amériques; il est bien possible qu'il ait donc été une croyance trés anciennes, apportée en Amérique par les premiers Amérindiens lorsqu'ils sont arrivés par le détroit de Béhring.

Cet Oiseau-Tonnerre est un être gigantesque (capable de manger des baleines) qui produit le tonnerre par le battement de ses ailes et les éclairs par les clignements de ses yeux.
Selon les tribus, il est connu sous de nombreux noms divers :

Achiyalaopa chez les iPueblos;
Alkuntam chez les Bella-Coola;
Animikii, Binesi ou Pinesi chez les Ojibwas.
Ba'a chez les Comanches.
Bebika chez les Guayakis d'Amérique du sud.
Chequah chez les Potawatomis.
Cullona chez les Malecites.
Culloo chez les Micmacs;
Dukwally ou Theukloots chez les Makahs et Wakashans.
Hahness chez les Chehalis et Salishs.
Huhuk chez les Pawnees et Caddoans.
Kunna-kat-eth chez les Tlingits.
Kwunusela chez les Kwakiutls et Wakashans.
Mechquan chez les Ossippees.
Met'co chez les Montagnais.
Nunyenunc chez les Shoshones,.
Nu-tugh-o-wik chez les Eskimos et Aléoutes.
Omaxsapiteau chez les Pieds noirs.
Pach-an-a-ho chez les Yakimas.
Piasa ou Pilhan-naw chez les Ossippees.
Sanuwa ou Tlanuwa chez les Cherokees et Iroquois.
Tse'na'hale chez les Navajos.
Yello-kin chez les Miwoks et Penutiens.
Wakinyan (waka-kinyan = ailes sacrées ?) chez les Sioux Dakotas.

Cependant il est évident que ces oiseaux n'ont pas de rapport avec notre Phénix.


source: http://atil.ovh.org/noosphere/phenix.php
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MessageSujet: Re: Sîmorgh : de l’oiseau légendaire du Shâhnâmeh au guide intérieur de la mystique persane   Lun 17 Oct 2011 - 15:49

Merci beaucoup Janis, c'est très intéressant
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MessageSujet: Re: Sîmorgh : de l’oiseau légendaire du Shâhnâmeh au guide intérieur de la mystique persane   Aujourd'hui à 10:48

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Sîmorgh : de l’oiseau légendaire du Shâhnâmeh au guide intérieur de la mystique persane

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